« Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. » – Guy Debord
Lyon est une ville qui a ses charmes. Citons entre autres un Musée de l’Imprimerie proprement fabuleux jouxté par un petit bouchon aussi abordable que délicieux, des disquaires fort sympathiques, un quartier de la Croix-rousse étonnant tant par sa géographie que par l’ambiance de ses petits bars musicaux, ou encore un festival de cinéma –Hallucinations collectives– à la programmation épatante. J’y avais d’ailleurs été invité il y a quelques années pour projeter l’un de mes films fétiches, The Harder They Come de Perry Henzell (Jamaïque 1972)…
Pourtant, les rares fois où je me rends à Lyon, où j’en parcours les rues, je ne me dépare pas de la vigilance, du qui-vive, propre à mes pérégrinations parisiennes du début des années 90. Aux aguets d’une mauvaise rencontre, d’une violence pouvant surgir dans les moments les plus détendus, donc les moins attendus.
En 2011, un couple d’amis sortait d’un concert alternatif en banlieue lyonnaise quand, sur le parking, ils se firent attaquer par une bande fasciste embusquée. L’amie reçut direct un coup de barre de fer en pleine tête. Son compagnon n’eut guère le loisir de répliquer mais eut le salutaire réflexe de se coucher sur sa chérie pour faire rempart de son corps face à la pluie de coups de barre.
Quand, plusieurs jours après, il sortit en premier de l’hôpital, mon ami découvrit, en allant porter plainte pour agression, que les nervis fascistes l’avaient fait avant eux, transformant ainsi leurs victimes en agresseurs. Mon amie, elle, passa de longs mois en rééducation pour simplement réussir à reparler et dût subir une importante chirurgie de reconstruction faciale.
Quelques temps plus tard, lors du procès, la presse locale, engoncée dans son prisme réducteur plein d’a priori, n’y pigea rien. Il faut dire que mes amis étaient un couple de skinheads. De fervents amateurs de reggae, pas spécialement militants « ultragauchistes » et évidemment pas les caricatures au crâne rasé servant à illustrer le facho de base dans les médias. Pourtant c’est visiblement ce look, et le concert alternatif duquel ils sortaient, qui les ont désignés comme cibles par de vrais fascistes au look de « bons garçons propres sur eux » telle que la vieille bourgeoisie en produit.
Aujourd’hui, un jeune homme propre sur lui, issu des rangs de cette extrême droite qui terrorise Lyon depuis des décennies, est mort des suites d’un affrontement contre des personnes ayant décidé de ne pas subir ce danger sans réagir. C’est évidemment profondément regrettable. Personne ne mérite de mourir en pleine jeunesse, alors que la vie avait encore tant à lui apprendre (et visiblement beaucoup dans ce cas précis).
Or plutôt que de se demander ce qui merde à ce point dans notre société pour qu’un jeune de 23 ans soit attiré par des idéologies mortifères fondées sur la haine d’autrui jusqu’à se mettre (et mettre autrui) en danger de mort, le monde politicien et médiatique se déchaîne non pas contre la cause mais contre sa réponse. Et par renversement, les Résistants sont dépeints en Occupants… Jean Moulin / Philippe Pétain, même combat ?
On n’en est même plus à cette équivalence puisqu’être antifa (diminutif d’antifasciste, rappelons-le) semble aujourd’hui pire que fasciste ! Comble de l’horreur sans doute, l’antifa Missak Manouchian qui a, lui, volontairement tué avec préméditation des fascistes, est même enterré au Panthéon (il était mieux entouré dans notre cimetière d’Ivry si tu veux mon avis)…
Au-delà des sinistres calculs électoralistes visant à affaiblir (voire interdire ?) les sociaux-démocrates « radicaux » de La France insoumise, que l’Assemblée nationale de la République française ait observé une minute de silence pour un représentant d’une idéologie visant à détruire la devise de cette même République (« Liberté, égalité, fraternité », un slogan d’extrême gauche ?) est proprement aberrant. Et surtout ô combien indécent.*
Y’a-t-il eu une minute de silence à l’Assemblée pour Clément Méric, lui aussi mort lors d’une baston entre fachos et antifas, mais pas du même côté ? Y’a-t-il eu une minute de silence pour Federico Martín Aramburú, assassiné d’une balle dans le dos par un néonazi en 2022 ? Ou pour Djamel Bendjaballah, qui s’est fait écraser devant sa famille par un facho en voiture ? Ou pour les nombreuses et nombreux Kurdes assassinés en plein Paris ? Ou pour tant d’autres victimes de l’extrême droite (policière, barbouzarde ou milicienne) ces dernières années en France ?
L’extrême droite passe son temps à menacer de mort ses opposants (et globalement tous ceux qu’elle déteste), à les agresser verbalement et physiquement quand elle ne les tue pas directement. Criminaliser l’autodéfense spontanée ou organisée face à elle revient non seulement à cracher sur l’Histoire de France, mais surtout sur la mémoire de tous ceux et toutes celles qui ont réagi face au fascisme et à ses affiliés, ici ou ailleurs, de tout temps.
On ne se réjouira jamais de la mort d’un môme, mais on ne baissera jamais la tête face à ceux qui l’ont élevé.
* Comme le souligne l’excellent site de contre-information Contre Attaque, « Pour la première fois depuis 1944, l’Assemblée nationale rend hommage à un fasciste »…