Les mains dans le cambouis Par CheriBibi, le 12 juillet 2012

L’air a ce parfum poivré qui pique la gorge et trouble le regard. Tu arpentes les larges rues au milieu des cris. Des bribes de mots lancés comme des slogans s’écrasent contre tes tympans en un bruit de casseroles. Une ivresse imprudente te berce au milieu d’une foule dont le flux et le reflux donnent le mal de mer citadin aux cœurs saturés.

Ce soir t’étais pas censée avoir le choix, c’était la TV après le boulot, la bière frelatée tirée du frigo, le devoir conjugale reporté sous prétexte de mal de crâne, le sommeil fatigué, la routine renouvelée, l’immobilisme d’un cycle qui a perdu de sa saveur, si tant est qu’il en ai eu une un jour… La vie à la chaîne, à monter ce qu’on a démonté la veille, à renouveler les mêmes gestes mécaniques, traîner les pieds sur le même parquet, tourner en rond dans la même carrée, passer de temps en temps un coup de peinture dans le vain espoir de combler les fêlures. Non, t’avais pas le choix… mais tu l’as pris. Tu t’es levée pis t’es sorti sans vraiment savoir quoi faire, comme ça. Une envie instinctive de dériver hors des sentiers trop empruntés, plonger dans des eaux moins stagnantes, bricoler d’autres avenirs possibles.
Dehors y’avait des étoiles différentes, esprits égarés loin de leurs attaches médiocres, convergeant vers on ne sait où. L’aventure sûrement. Tout rejouer sur un coup de sang. La chevauchée fantastique d’une horde sauvage fracassant soudainement la belle vitrine pleine de contrefaçons qui contente quotidiennement les pousseux de caddies.
Aussitôt, les pleureuses faisant l’opinion se sont déclenchées, en même temps que résonnaient les alarmes anti-incendie. Brusquement, des anti-corps ont surgi des quatre coins de ce faux paradis. On va pas s’enfarger dans la poésie, faut dire ce qui est : tu t’en es pris plein la gueule. Ça fait toujours mal quelque part de prendre des risques. Surtout quand on s’évade sans fuir, quand on défonce le mur parce qu’il n’y a pas de porte à son goût, quand on choisit d’avoir le choix malgré tout.
Regarde-toi. T’as du sang qui sèche sur l’arcade, la joue et les phalanges, un shoot d’adrénaline à peine estompé, un bas filé et une putain de sensation de liberté. C’est chouette cette émotion non ? Revigorant, stimulant, orgasmique voire carrément cosmique. Comme se sortir vivant d’une bonne baston, se sentir vivant malgré les gnons.
La goutte écarlate qui atteint tes lèvres découvre un sourire. T’es belle et rebelle, ici et ailleurs, partout à la fois. Quelle importance qu’on t’ai jusqu’à présent donné des consignes en grecque, anglais, espagnol, français, arabe ou québécois ? Ex-esclave salariée, tu savoures ta jeunesse apatride en appuyant sur la gâchette de tes désirs, éparpillant ceux qui veulent te retenir. Trop tard pour les crevards immobiles, t’as pris un nouveau départ en sachant pertinemment que, quand t’en auras marre, t’auras juste à aller voir ailleurs si j’y suis.

La mécanique du plaisir, c’est pas si compliqué que ça en a l’air. Suffit d’écouter son moteur avec le cœur et de déclencher le starter. Et si tu coules une bielle à la sortie du prochain virago, te fais pas de bile. À pied ou motorisé, l’important c’est d’avancer.

Tout reste à faire, partout.

« Je crois, docteur, que l’homme de Néanderthal est en train de nous le mettre dans l’os. Deux intellectuels assis vont moins loin qu’une brute qui marche. »
Un taxi pour Tobrouk, 1961.

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