A wet ungenial summer Par CheriBibi, le 10 août 2018

Cher journal,

Cela fait à présent de longs mois que, soudé à ma table de travail, je n’ai aperçu la lumière du jour ni croisé âme qui vive. La Lune blafarde, quand la noirceur orageuse baignant la lande grise ne l’occulte point, est ma seule et triste compagne. Mes provisions s’amenuisent. La dernière bouteille de Château Lafite n’est plus qu’un vague souvenir et j’en suis réduit à rouler des mégots de Montecristo émiettés dans les pages de la Pléiade. Quant aux bougies, j’en recycle la cire afin de pouvoir continuer à rédiger sans répit. Leur lueur vacillante fait naître sur les tapisseries du manoir des ombres fantasmagoriques qui nourrissent mes cauchemars lorsque le marteau du sommeil s’abat sur l’enclume de ma volonté laborieuse.

De l’autre côté de la fenêtre embuée par cette lourde moiteur qui enveloppe chaque instant, une corneille déplumée vient parfois me narguer, perchée sur la rembarde de fer forgé telle quelque sinistre vigie d’outre-tombe. Je la soupçonne d’avoir fait fuir ou, qui sait, tué le pigeon-voyageur me reliant au monde des vivants. À moins que ce ne soit la bête sauvage dont la fantomatique présence se devine dans la morne plaine encerclant l’antique demeure. Parfois, si la fatigue fait vaciller ma plume, des griffes râclent la porte d’entrée, comme pour me rappeler l’échéance à laquelle me suis-je follement engagé.

Car n’était-ce point folie de me lancer dans pareil ouvrage ? Ma tâche ne fusse-t-elle devenue tant obsédante, en viendrais-je à maudire cette fatale soirée où un orgueil inhabituel, sans doute stimulé par force liqueurs doucereuses, me fit relever l’incongru défi lancé par une mystérieuse intrigante au fond d’une auberge malfamée de Poitou-Charentes dans laquelle une curiosité purement ethnologique avait poussé mes souliers à s’encanailler. Frappant le comptoir de chêne avec la force d’une main de pasteur évangéliste sur la bible dominicale, m’étais-je alors écrié « Écrire un livre de 260 pages sur cent ans de sport populaire à Ivry-sur-Seine ? C’est comme si c’était fait ma poule ! »

Ô imprévisible fatalité ! Qui aurait pu soupçonner qu’un esthète de mon rang, auréolé d’une gloire littéraire aux lauriers tempérés par cette modestie légendaire dont les critiques ne tarissent d’éloges, soit à présent plongé dans une telle outrageuse aventure ? Que vont penser les fidèles lectrices et lecteurs de ma distinguée revue consacrée à l’excellence délicate de l’exception culturelle universelle, en voyant ma noble prose servir à présent la mémoire et les desseins d’une poignée de jeunes prolétaires amateurs d’activités physiques ? Des fainéants internationalistes qui, au sortir de leurs 16h d’usine quotidiennes, n’aspiraient qu’à courir, sauter, nager, jouer au ballon et à la gymnastique ! Dans un terrain vague qui plus est ! « Mais enfin mon brave, que sont ces fariboles plébéiennes ?, ne manqueront pas de m’assener les sommités intellectuelles m’invitant habituellement à de bien frugales agapes sur les vertueux rivages du lac Léman. Qui cela peut-il bien intéresser d’apprendre que les prolos, faute de chevaux, jouaient au polo à vélo ? Que des ouvrières banlieusardes posèrent les bases du sport féminin pour le siècle décadent à venir ? Que d’autoproclamés sportifs travaillistes étaient à la pointe de l’agitation antifasciste dans l’entre-deux guerres ? Que des… communistes furent les instigateurs d’une fort fâcheuse démocratisation du sport !? »

Mes tempes bourdonnent comme sous l’assaut d’un essaim d’abeilles ouvrières. Dans un peu plus d’un mois, ce qui restera de mon intégrité physique remettra le manuscrit, également mis en page par mes soins fièvreux, à un imprimeur aux ongles noirs d’encre indélébile. Puisse dès lors le ciel m’accorder son pardon.

3 commentaires | Ajoutez le vôtre

  1. Jacques d. - 11/08/2018 à 19:43

    Bonjour,
    pas mal, ceci dit, l’idée de pondre ouvrage sur les pratiques populaires sportives dans la banlieue parisienne à l’heure où le sport pro et spectaculaire (non, je n’ajouterai pas l’adjectif « marchand ») fait tsunami (« allez les Bleus !!! »). Il existe un ministère des sports… êtes-vous allé taper à sa porte ? Ceci dit, je ne sais trop quelle aide a-t-il a vous proposer… si même y en a une ?!!!
    Allez, courage !

  2. CheriBibi - 12/08/2018 à 5:21

    Non, j’ai pas été au ministère amer des sports, par contre j’ai trouvé des fiches des RG aux archives départementales et ça valait son pesant de cacahouètes. Là, on s’aperçoit que les appréciations policières sont rédigés pareil en 1931 ou en 1942…Le petit personnel obéit au proprio du moment. du Vel d’Hiv’ à octobre 61, les flics restent les mêmes.

  3. Goulven - 22/08/2018 à 17:42

    Bonjour cher Chéribibi,
    Les sportifs prolétaires d’Ivry, on en parle aussi dans l’excellent livre « Une histoire populaire du football » écrit par un pote à moi, Mickael Correia (de CQFD et Jeff Klak).
    C’est au édition la Découverte. Mais j’imagine que tu dois connaitre. Sinon, je te le conseille.
    Bon courage pour la dernière ligne droite.

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